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Que penser de la supplémentation en curcumine dans le contexte épidémique COVID-19 ?

A l’heure où le monde entier est affecté par le virus SARS-CoV-2, la communauté scientifique s’interroge sur les stratégies thérapeutiques à adopter pour essayer d’enrayer la pandémie mais également, et surtout, pour limiter les symptômes en cas de contraction du COVID-19. Ces dernières semaines, la prise d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), tels que l’ibuprofène et l’aspirine, a fait débat. Les AINS seraient potentiellement associés à une aggravation des symptômes en cas de virose (affection causée par un virus) ou d’infection bactérienne. Même si à ce jour, la sphère médicale ne dispose pas de preuve scientifique associant spécifiquement la prise d’AINS et l’aggravation d’une infection à SARS-CoV-2 (COVID-19), le principe de précaution semble s’appliquer.

Dans ce contexte, nombreux sont ceux à se poser la même question pour les plantes telles que le curcuma. Devons-nous en proscrire la consommation en période épidémique ? Le 10 avril dernier, l’ANSES a formulé un avis relatif à l’évaluation des risques liés à la consommation de compléments alimentaires à base de plantes pouvant potentiellement interférer avec la réponse immunitaire et inflammatoire associée à l’infection par le SARS-CoV-2. L’ANSES s’est notamment intéressée au curcuma et à son principe actif la curcumine, souvent consommé dans des contextes de pathologies inflammatoires chroniques. L’équipe scientifique Nutrixeal s’est aussi penchée sur la question. Nous vous proposons ici un résumé des conclusions de l’ANSES et de nos propres réflexions sur le sujet.

AINS et COVID-19

L’inflammation est l’ensemble des mécanismes réactionnels de défense par lesquels l’organisme reconnaît, détruit et élimine toutes les substances qui lui sont étrangères. Un nombre indescriptible de voies métaboliques entrent en jeu dans cette réponse immunitaire. Les cyclooxygénases (COX) sont cependant les plus mises en cause dans le phénomène inflammatoire. Ces enzymes sont responsables de la synthèse de nombreux médiateurs chimiques essentiels à la transmission de l’information entre les cellules immunitaires. Les AINS sont des inhibiteurs de cette voie métabolique. Ils peuvent être non sélectifs (ciblant les enzymes COX-1 et COX-2) ou sélectifs (ciblant COX-2 et communément appelés « coxibs »).

Malgré une voie métabolique COX clairement identifiée, aucun mécanisme d’action précis n’a cependant pour l’heure permis d’expliquer le lien entre les AINS et la survenue de complications infectieuses. Deux hypothèses mécanistiques doivent néanmoins être prises en compte au regard du principe de précaution :

  • Les AINS pourraient retarder le diagnostic clinique de l’infection, et par conséquent, la prise en charge thérapeutique = MISE EN VEILLE DES SYMPTÔMES D’ALARME (fièvre, douleur, œdème).
  • Les effets immunomodulateurs des AINS seraient susceptibles d’altérer le recrutement des médiateurs cellulaires et chimiques au site de l’infection ce qui pourrait contribuer à la pérennisation du processus infectieux.

Au regard de l’incertitude scientifique et des cas rapportés, un principe de précaution s’applique donc pour la prise d’AINS lors de la survenue de signes d’infection COVID-19. Nous rappelons, bien évidemment, que ce principe ne s’applique pas dans le cas de patients sous AINS pour pathologies chroniques inflammatoires.

Il ne faut toutefois pas associer AINS et dangerosité. La stratégie thérapeutique contre le COVID-19 n’exclut en aucun cas le recours à cette classe pharmaceutique. En effet, dans le cas de certaines formes graves de la maladie, le personnel soignant a souvent recours à l’utilisation de médicaments anti-inflammatoires, type AINS et AIS (anti-inflammatoires stéroïdiens), et immunomodulateurs.

Chez certains patients atteints par le SARS-CoV-2, une dégradation brutale de leur état de santé est observée après plusieurs jours d’évolution de l’infection. Un emballement du système immunitaire, entraînant une inflammation massive avec à la clé une détresse respiratoire aiguë et de multiples défaillances viscérales, serait la source de nombreux décès observés. Ce phénomène, déjà connu dans des contextes épidémiques similaires à ce nouveau coronavirus (SARS-Cov-1 et MERS-Cov), serait lié à la libération massive de médiateurs chimiques pro-inflammatoires, les cytokines, normalement impliquées dans la régulation de la réponse immunitaire.

choc cytokinique Nutrixeal Info
Choc cytokinique : une réaction immunitaire trop forte.

Cette réponse excessive de l’organisme, appelée « orage cytokinique » ou « choc cytokinique », expliquerait les formes sévères de COVID-19, menant souvent aux décès de patients dans la force de l’âge. Dans de tels cas particuliers, afin de ne pas affaiblir d’avantage le système immunitaire et de combattre la sur-inflammation, les médicaments anti-inflammatoires et immunomodulateurs sont utilisés.

Des immunothérapies plus sélectives (limitant la suppression immunitaire) sont des alternatives également étudiées dans le traitement des chocs cytokiniques. Nous pouvons citer par exemple le tocilizumab (un anticorps anti-IL6) et l’infliximab (un anticorps anti-TNF).

Le stade évolutif de la maladie COVID-19 conditionne fortement l’utilisation des médicaments anti-inflammatoires. Cependant, afin de limiter les risques liés à leur prise, un respect de leur bon usage est de mise et le principe de précaution prévaut – suspendre tout recours à des AINS en cas de survenue de symptômes – à l’exception des cas suivants :

  • Chez les personnes asymptomatiques (sans symptômes apparents liés au COVID-19) atteintes de maladies inflammatoires chroniques, la prise des traitements anti-inflammatoires doit être maintenue, mais obligatoirement suspendue en cas de symptômes ;
  • Chez les personnes hospitalisées et lourdement atteintes par le COVID-19 (choc cytokinique), l’utilisation des anti-inflammatoires est de rigueur, sous contrôle du personnel médical.

Curcumine et COVID-19

Dans son rapport, l’ANSES a tenté en quelques jours de faire un tour d’horizon de la littérature scientifique traitant de l’effet de quelques extraits de plantes (dont le curcuma) sur les médiateurs de l’inflammation. COX-2 était particulièrement concernée, ainsi que l’ACE2 (enzyme de conversion de l’angiotensine de type 2 – Angiotensin Converting Enzyme 2), impliquée dans l’entrée du SARS-CoV-2 dans les cellules.

En ce qui concerne la curcumine, l’ANSES souligne que de très nombreuses études se sont intéressées à son potentiel anti-inflammatoire. Capable d’interagir avec de nombreuses cibles moléculaires impliquées dans l’inflammation, elle est qualifiée de molécule hautement pléiotrope. Elle modulerait notamment la réponse inflammatoire en jouant un rôle bien spécifique sur les médiateurs du système immunitaire, ce qui lui a valu ses nombreuses comparaisons avec les AINS[1],[2].

Néanmoins, des études ont aussi mis en avant un potentiel antiviral direct en regard de nombreux virus (Entérovirus 71, virus de l’hépatique C, Virus respiratoire syncytial…)[3], [4]. De plus, une étude récente de docking moléculaire a émis l’hypothèse du caractère inhibiteur de plusieurs polyphénols, dont la curcumine, sur la protéase Mpro du SARS-CoV-2 (enzyme essentielle à la réplication de ce virus)[5]. Si des études in vitro et in vivo sont cruciales pour valider ou non l’effet précis de la curcumine en cas d’infection à SARS-CoV-2, ces données sont cependant encourageantes et démontrent ainsi la complexité d’étude de ce nutraceutique aux multiples facettes santé*.

Cependant, indépendamment des résultats relevés pour chacune des plantes étudiées, l’ANSES souligne que bien évidemment aucune d’entre elles n’a été étudiée dans un contexte d’infection à SARS-CoV-2. Nous manquons encore beaucoup de données sur les mécanismes précis entourant le développement des formes graves de COVID-19. Même pour l’ACE2, l’ANSES indique que « la relation entre l’augmentation de l’expression de l’ACE2 et l’incidence et/ou la sévérité du COVID-19 est actuellement controversée ».

Nutrixeal : Avis et conclusions

Par conséquent, le rôle de l’ANSES est d’appliquer au maximum le principe de précaution en conseillant de suspendre la consommation de ces extraits de plantes en cas d’apparition de symptômes COVID-19. Toutefois, au même titre que les aliments, les compléments alimentaires ne sont pas déconseillés en l’absence de symptômes. Lorsqu’ils sont consommés dans un contexte de pathologie inflammatoire chronique, l’ANSES précise comme toujours que la consommation de compléments alimentaires peut être poursuivie en lien avec le suivi médical habituel.

Enfin, face au regain d’intérêt porté aux dérivés naturels, tant sur le plan immunologique (effets immunomodulateurs) que pharmacologique (effets virucides), l’ANSES a demandé aux instances de recherche de mener des études pour clarifier les effets des compléments alimentaires à base de plantes sur le COVID-19, et ce aux différents stades évolutifs de la maladie. La curcumine nous réservera-t-elle de bonnes surprises ? Affaire à suivre…

* La citation de ces données scientifiques ne suggère en aucun cas que la curcumine est une stratégie médicamenteuse contre le COVID-19. Elle démontre simplement les atouts scientifiques de ce type de nutraceutique et de ce fait la complexité à adopter des recommandations précises en période épidémique.

Nutrixeal références bibliographiques et scientifiques

Références

[1] D. Shep, C. Khanwelkar, P. Gade, S. Karad. Safety and efficacy of curcumin versus diclofenac in knee osteoarthritis: a randomized open-label parallel-arm study. Trials 2019, 20, 214. doi : 10.1186/s13063-019-3327-2

[2] B. Chandran, A. Goel. A randomized, pilot study to assess the efficacy and safety of curcumin in patients with active rheumatoid arthritis. Phytother. Res. 2012, 26, 1719-1729. doi : 10.1002/ptr.4639

[3] D. Mathew, W-L Hsu. Antiviral potential of curcumin. J. Funct. Foods 2018, 40, 692-699. doi : 10.1016/j.jff.2017.12.017

[4] S. Z. Moghadamtousi, H. A.Kadir, P. Hassandarvish, H. Tajik, S. Abubakar, K. Zandi. A review on antibacterial, antiviral, and antifungal activity of curcumin. Biomed Res Int. 2014, 2014, 186864. doi: 10.1155/2014/186864

[5] S. Khaerunnisa, H. Kurniawan, R. Awaluddin, S. Suhartati, S. Soetjipto. Potential Inhibitor of COVID-19 Main Protease (Mpro) From Several Medicinal Plant Compounds by Molecular Docking StudyPreprints 2020, 2020030226. doi: 10.20944/preprints202003.0226.v1

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